Pour une collapsologie allemande

La collaposologie connaît un essor particulier dans le monde francophone. « L’étude transdisciplinaire sur l’effondrement de la civilisation thermo-industrielle » reste largement méconnue en Allemagne. L’acceptation du grand collaps ouvre des perspectives entre la dystopie hollywoodienne et la techno-béatitude.

Comment tout peut s’effondrer – Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes, de Pablo Servigne et Raphael Stevens, l’ouvrage de référence aux éditions Seuil dans la collection « Anthropocène », s’est vendu à 45 000 exemplaires depuis sa sortie en 2015. Le texte qui s’appuie sur une documentation impressionnante, formule ce que les lecteurs sensibilisés aux problèmes environnementaux et parmi eux un grand nombre de scientifiques pressentaient déjà. Le livre n’a pas été traduit en allemand et ses thèses n’ont que peu de résonance dans le monde intellectuel germanophone.

Effondrement, 2015.
Il s’agit de la disparition imminente de notre civilisation.

C’était il y a une éternité, avant le Traité de Paris, le Brexit et Trump. Le livre montre des exponentielles dramatiques, vraisemblablement non enrayables et se renforçant mutuellement dans le monde de la finance, dans la biosphère, le climat, l’agriculture, la géographie de l’eau… Les auteurs valident les pires scénarios du Club de Rome (Limites de la croissance), font de la fin de notre monde un phénomène tangible et brisent un tabou.

Tout au long de leur texte, Servigne et Stevens témoignent des états d’âme durant leurs découvertes et reconnaissent dans leurs réactions (scepticisme, déni, colère, angoisse, dépression) les étapes de la courbe du deuil, telle qu’elle est modélisée en psychologie.

Plus avant, les auteurs font valoir leur sympathie pour le mouvement des villes en transition de Rob Hoptkins, conseillent la sobriété et le consolidation des solidarités (locales et de réseau). Pour faire court : Faites vous résilients.

Collapsoboum 2018

Depuis 2015, l’effondrement, notion centrale de la collapsologie, est devenu un concept aux contours relativement clairs, même lorsqu’on est agacé par la mode collapsologue. Yves Cocher, l’ancien ministre de l’Écologie dans le gouvernement Jospin, en a donné une définition restée de mise en 2011:

Processus à l’issue duquel les besoins de base (eau, alimentation, logement, habillement, énergie etc.) ne sont plus fournis (à un coût raisonnable) à une majorité de la population par des services encadrés par la loi.

Y. Cochet, « L’effondrement, catabolique ou catastrophique ? », Institut Monentum, 27 mai 201

L’effondrement s’est fait une place en 2018 dans les médias main stream et dans le discours politiquement correct écologisant. Des organisations telles que l’Institut Momentum et l’association Adrastia dont les travaux portent essentiellement sur les questions d’effondrement, sont aujourd’hui visibles. Des chaînes internet telles que Next et Thinkerview, des podcasts comme Présages et Sismique ou des magazines en ligne comme Usbek et Rica se focalisent régulièrement ou largement sur le sujet et le popularisent incontestablement.

À travers articles et interviews émerge la figure du collapsologue1 : moins de 50 ans, de formation universitaire ou sorti d’une Grande École, experte dans son domaine scientifique ou technique, elle travaille dans le monde des ONG et des associations, elle n’est pas affiliée à un mouvement politique. Son argumentation s’appuie sur les travaux d’Edgar Morin, de Jacques Ellul ou Bruno Latour. Il ou elle a le soutien de scientifiques de renom comme Jacques Blamont und Jean Jouzel. Point de gourou dans cette nébuleuse qui fait appel d’air et qui fait se demander au magazine l’Obs : Tous collapsologues ? Pourquoi les penseurs de l’effondrement décollent (article abonnés)

Collapsologie, une approche pluriscientifique

À partir du néologisme « collapsologie », inspiré par le livre de Jared Diamond, Collapse, Servigne et Stevens envisagent de créer des passerelles entre les sciences sociales, la recherche environnementale, la biologie, l’économie, les sciences politiques, la physique. Ils donnent le bon exemple et montrent les évolutions parallèles et les moments de crise potentiellement synchrones. Mis en regard, les résultats des recherches récentes mettent en lumière la fragilité intrinsèque de notre monde, complexe, imbriqué, vorace en énergie et posent l’hypothèse de l’effondrement imminent de notre civilisation, hypothèse intuitive, certes, mais trop convaincante pour être tue et non anticipée.

Les faux espoirs technologiques

Pour ce qui est de la marge d’action humaine, le « milieu » collapsologue exprime clairement son scepticisme à l’égard des « solutions » technologiques. Ils reconnaissent dans le génie génitique, les énergies renouvelables, le transhumanisme, l’IA etc. des « non-réponses » utilisant le même logiciel que les problèmes précisément technogènes. Les utopies rifkiniennes et autres projets futuristes d’un Elon Musk constituent pour eux la vaniteuse tentative d’ignorer ou de mettre au défi la rareté des ressources, les lois de la thermodynamique et de l’évolution : un pure perte de temps et d’argent. Le scepticisme vis-à-vis de ces « technologies d’avenir » est d’autant plus notable que les penseurs et penseuses de l’effondrement sont eux et elles-mêmes issues des arcanes de la culture scientifique et technique occidentale.

Une intution et une anticipation légitimes

Plus que comme un « moment » hollywoodien, l’effondrement est à appréhender comme un processus de simplification multiforme, non-linéaire, géographiquement différentiel, aux niveaux de la biosphère, des flux d’énergie et des structures sociales. Processus à saisir et ‒ et c’est une dimension centrale de la collapsologie ‒ à anticiper. Aussi cette « science » autorise-t-elle les scientifiques à établir au-delà de leur diagnostic, leur pronostics « non scientifiques » s’ils leur semblent raisonnables.

D’après les auteurs, le mot aurait été lancé comme une plaisanterie et il en garde un côté provocateur assumé. Les collapsologues ne revendiquent pas l’institutionalisation universitaire de leur discipline. Pour autant le mot signale clairement une mouvance dans la sphère des sciences, qui engage à focaliser un monde au-delà du consummérisme, de l’abondance d’énergie, de l’exploitation des ressources, des hommes et des êtres vivants. La collapsologie, plutôt qu’une science, est une « conscience » des scientifiques.

De la dépression à la science-fiction

Dans ce contexte clairement disruptif, l’intention collapsologique est de ne pas laisser les scientifiques et les citoyens seuls et impuissants devant les « chiffres froids ». Lorsqu’il est confronté à des résultats témoignant d’évolutions mortelles ou suicidaires, l’esprit en tire des conclusions objectivement compréhensibles mais subjectivement inacceptable. C’est la raison pour laquelle la collapsologie se comprent comme une science « chaude » qui, comme elle n’exclut pas l’intuition, fait la part belle aux « émotions et à l’éthique »:

La collapsologie n’est donc pas une science neutre et détachée de son objet d’étude. Les « collapsologues » sont directement concernés par ce qu’ils étudiens. Ils ne peuvent plus rester neutres. Ils ne doivent pas le rester !

P. Servigne und R. Stevens, Comment tout peut s’effondrer, Seuil, 2015, p. 22

Il est vrai que le propos sur la disparition de notre civilisation dans les décennies à venir est hautement sensible, voire toxique. Cette prise de connaissance touche douloureusement et profondément, elle peut être à l’origine d’un « choc qui détruit les rêves ».

Accepter la possibilité d’un effondrement, c’est accepter de voir mourir un avenir qui nous était cher et qui nous rassurait, aussi irrationnel soit-il. Quel arrachement !

ebd., p. 2

On comprend ainsi aisément que la collapsologie s’ouvre dès son origine à la psychologie, à la philosophie, aux arts et lettres, qui aident précisément les humains à surmonter ce qui peut être une crise existentielle majeure. C’est là que peut se développer un nouvel imaginaire, préoccupation centrale de l’approche collapsologique. Dans cette logique, le dernier livre des parains de la collapsologie porte bien son titre : Une autre fin du monde est possible. Vivre l’effondrement (et pas seulement y survivre) (Seuil, 2018). Le livre parle de nous, des « collapsonautes ». Les sujets en sont les low-tech, l’économie symbiotique, la comptabilité à triple capital, l’instauration d’un nouveau système de valeurs, de culture en histoire naturelle, bousculant tant de terrains de l’activité humaine, débordant la permaculture et la sobriété heureuse et faisant éclater les clichés du retour à la terre et les vaines ambitions de l’écologie politique.

Au fond la question de l’engagement ne se pose pas en termes classiques, au sens où l’on sert à travers la lutte une cause à laquelle on croit, mais plus comme l’assimilation digne d’un processus de simplification dramatique que l’on sait venir. Ce processus fait appel aujourd’hui même à nos capacités d’adaptation. Pour les collapsologues, nous n’avons pas le choix entre l’optimisme et le pessimisme (qui sont des traits de caractère – il existe beaucoup de collapsologues optimistes), pas plus qu’entre passivité et activisme, mais entre le déni de l’effondrement ou non. Il n’y a pas tant de prosélytisme classique à faire, qui passerait par la médiatisation et l’infiltration du champ politique, car il n’y a pas de « solution ». L’enjeu réside dans la mise à distance individuelle et collective de l’ensemble des modes de fonctionnement en vigueur par la prise de conscience de ce que l’on sait du monde à venir.

Appeler le « Kollaps » par son nom

« Nous sommes tellement en retard en Allemagne dans notre façon de penser l’avenir ! » m’écrivait sévèrement il y a peu Ilse Arnauld des Lions , traductrice qui propose parallèlement au Seuil la publication de Comment tout peut s’effondrer à diverses maisons d’édition allemande. Le jugement est cinglant et étonnant concernant le pays des pioniers de l’écologie politique et du tri des déchets ménagers.

En réalité, il n’a pas été si facile pour Servigne et Stevens de trouver un éditeur dans la France plonplon des années Hollande. L’étonnamment long écho dont profite le livre indique combien est encore vierge le champs d’un autre monde et large l’espace imaginaire entre les visions apocalyptiques et la futurologie industrielle. Pour dire les choses autrement : ce que nous savons, nous sommes bien plus en mesure de le penser à l’aide d’un vocable sans ambiguïté, communément admis2. L’effondrement des collapsologues n’est pas un concept abstrait qui ne serait maniable que par une poignée d’intellectuels. On peut sans doute mettre sur le compte du livre de Servigne et Stevens la mise en perspective d’un avenir radicalement différent et la pensée idéologiquement neutre d’une transition nécessairement radicale de l’individu et de la société.

Qu’on le nomme « Zusammenbruch« , « Kollaps« , « Untergang« , « Niedergang » ou « Fall« , le processus à venir, appelé par son nom, ouvrirait peut-être un espace de discussion dans lequel les chamboulements du monde puissent être thématisés et consciemment réfléchis. L’exemple du monde francophone occidental montre que la verbalisation de l’effondrement et sa conceptualisation par la collapsologie furent libératrice pour beaucoup. Le collapse s’immisce dans le débat public comme une étappe vers un monde de défis extrêmes, avec des ressources drastiquement réduites et une violence potentiellement extrême dûe à l’égoïsme, l’injustice, la peur et l’ignorance.

Une éducation à l’effondrement en Allemagne

La décennie prospère que connaît actuellement l’Allemagne, tirant pleinement profit de l’euro et d’une stabilité démocratique miraculeuse, pourrait être un terreau propice à une réflexion sereine sur notre existence dans une situation d’urgence sociétale à venir que pour la première fois dans l’histoire l’humanité est capable de pronostiquer avec quelque certitude. La

En tant que citoyen européen vivant en Allemagne, je regrette d’une certaine manière l’absence d’une collapsologie allemande, comme recherche de dignité dans le cas envisageable d’un effondrement sociétal. Quel est le plan en cas de pénurie ? Comment voyons nous notre existence dans la situation d’urgence que pronostique le monde scientifique. Quelle est notre disposition à un nouveau paradigme ? Quel confort, quelle liberté voulons-nous conserver par-dessus tout ? Dans l’esprit de tous les citoyens conscients des problèmes écologiques flottent de telles questions. Dans le contexte allemand actuel, préservé par les crises, elles ne se posent pas réellement ni pour ce qui est de nos modes de vie, ni sur le plan politique. Avec la conscience et l’acceptation d’un effondrement à venir, ces questions se transformeraient en dilemmes qui donneraient une dimension nouvelle aux cris d’alarme d’un Joachim Schellnhuber, aux recherches sur la post-croissance d’un Niko Paech et aux soucis humanistes d’un Gerald Hüther. Car le monde de l’après-effondrement est encore à inventer par toutes les têtes pensantes, ouvertes et humanistes.

  1. Attention, les collapsologues sont comme les hipsters ou les bobos, peu de collapsologues se reconnaissent en tant que tels. Pour autant, pour le penseur radical Vincent Mignerot, la journaliste Agnès Sinaï, le mathématicien jésuite Gaël Giraud, l’ingénieur Jean-Marc Jancovici, l’agronome Isabelle Delannoy, le jeune Julien Wosniza, l’ancien policier Alexandre Boisson, le cinéaste Cyril Dion etc., il ne fait plus aucun doute que nous vivrons dans la ou les quelques décennies à venir la fin du capitalisme, du consummérisme et du productivisme dans lesquels nous vivons, avec son lot de catastrophes.
  2. Le terme de « transition » en français comme celui de Transformation en allemand se départit discrètement ces derniers temps de son épithète « écologique » (ökologisch), gagnant en légèreté et se proposant à un grand nombre de domaines de l’activité humaine (mode de vie, de production, d’organisation et de gouvernance etc.)

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Pierre Chassany
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Pierre Chassany

Un plaisir de (te) lire sur ce sujet. Je suis justement en plein remue-méninges perso sur ma position, mon engagement… ma radicalisation.
Je te conseille le dossier à ce sujet dans le dernier Socialter: http://www.socialter.fr/